Le débat monétaire prend de l’ampleur au Costa Rica. Plusieurs économistes exhortent la Banque centrale du Costa Rica à intervenir plus fermement afin d’enrayer la chute rapide du dollar face au colón. Depuis plusieurs semaines, la devise américaine s’échange sous la barre des 480 colones, atteignant récemment ₡474 dans certaines institutions bancaires — un niveau qui n’avait pas été observé depuis près de vingt ans.
Cette appréciation soutenue du colón suscite des inquiétudes grandissantes dans plusieurs secteurs économiques, notamment le tourisme et les exportations, piliers historiques du développement costaricien.
Une appréciation jugée sans logique économique
Les économistes Daniel Ortiz (Consejeros Económicos y Financieros) et Norberto Zúñiga (Ecoanálisis) ont analysé la tendance et estiment qu’une action plus marquée de la Banque centrale s’impose. Selon Norberto Zúñiga, le niveau actuel du taux de change ne repose sur aucune logique économique cohérente. Il évoque des impacts négatifs sur la collecte fiscale, l’équilibre budgétaire, la dette publique, le système financier et même les fonds de pension.
Daniel Ortiz souligne de son côté que l’appréciation rapide du colón crée une incertitude importante pour les entreprises, particulièrement celles qui planifient leurs opérations en dollars. Depuis décembre 2025, la monnaie costaricienne s’est appréciée d’environ 4 %, s’ajoutant à une hausse cumulée de plus de 20 % au cours des dernières années.
Pourquoi le colón est-il si fort ?
Plusieurs facteurs expliquent cette surabondance de dollars dans l’économie :
- Des revenus record provenant des exportations de biens et de services
- Une forte performance du secteur touristique
- Des investissements étrangers directs soutenus
- Les paramètres actuels de la politique monétaire
La Banque centrale détient actuellement près de 18 milliards de dollars en réserves. Elle intervient régulièrement sur le marché Monex pour acheter des dollars afin de ralentir la chute.
Les solutions proposées
Daniel Ortiz estime qu’une réduction supplémentaire du taux directeur — actuellement à 3,25 % — pourrait stimuler la demande de dollars et réduire l’attrait des placements en colones.
Norberto Zúñiga propose quant à lui un remboursement anticipé de crédits extérieurs. Au lieu d’émettre de nouveaux emprunts internationaux. Une réduction rapide et significative du taux directeur dans un contexte d’inflation négative, ainsi qu’une baisse des réserves obligatoires en colones.
Selon lui, un dialogue national aurait normalement dû être engagé face à une situation d’une telle ampleur. Or, cette concertation tarde à se matérialiser.
L’effet domino sur la monnaie canadienne et les visiteurs du Nord
La vigueur du colón face au dollar américain entraîne également des répercussions indirectes pour les touristes canadiens. Comme le dollar canadien évolue souvent en corrélation avec le dollar américain — tout en demeurant généralement plus faible — un colón fort signifie que le pouvoir d’achat des Canadiens diminue davantage au Costa Rica.
Concrètement, un voyage qui semblait abordable il y a deux ou trois ans peut aujourd’hui coûter sensiblement plus cher une fois converti en colones. Hébergement, excursions, restauration et transport local deviennent proportionnellement plus dispendieux. Pour un marché aussi important que celui du Canada, notamment au Québec et en Ontario, cette pression sur le taux de change pourrait influencer les décisions de voyage, raccourcir la durée des séjours ou inciter certains touristes à comparer davantage avec d’autres destinations d’Amérique latine où leur monnaie conserve un pouvoir d’achat supérieur.
À moyen terme, si l’écart se maintient, cela pourrait ralentir une partie du flux touristique canadien. Un segment historiquement fidèle et stratégique pour le Costa Rica.
Le tourisme déjà affecté
Les opérateurs touristiques rapportent la perte de 22 000 emplois et préviennent que d’autres fermetures pourraient survenir sans stabilisation du taux de change. Plusieurs acteurs du secteur estiment qu’un taux situé entre 550 et 590 colones par dollar permettrait de maintenir des opérations viables.
Louis St-Germain, entrepreneur hôtelier dans le secteur de Osa, résume la réalité terrain. « Nos tarifs sont affichés en dollars, mais nos dépenses sont en colones. Quand le dollar chute à ce point, nos marges fondent. Chaque variation affecte notre capacité à investir, à embaucher et à maintenir la qualité de service. Les entrepreneurs peuvent s’adapter, mais ils ont besoin de prévisibilité. Aujourd’hui, c’est l’incertitude qui domine. »
Julie Anderson, agente immobilière spécialisée dans la clientèle internationale, apporte une nuance. « Pour les investisseurs étrangers, un colón fort peut sembler rassurant à court terme. Car il réduit le coût des importations et stabilise l’économie. Mais pour les projets touristiques ou locatifs, la compétitivité devient un enjeu réel. Si le Costa Rica devient trop cher comparativement à ses voisins, les capitaux peuvent se rediriger ailleurs. Le pays demeure solide structurellement, mais un ajustement réfléchi serait souhaitable pour protéger notre moteur touristique. »
Un changement structurel ?
La nouvelle présidente élue Laura Fernández a récemment indiqué que les entrées de dollars ne sont plus saisonnières comme auparavant. Elles seront liées uniquement aux pics touristiques. Elles sont désormais constantes tout au long de l’année, signe d’un changement structurel de l’économie costaricienne.
Le dollar est passé de 696 colones à la mi-2022 aux niveaux actuels. Si cette appréciation réduit les coûts des importations et du carburant — ce qui profite aux consommateurs — elle met à l’épreuve le modèle économique basé sur les exportations et le tourisme qui a soutenu la croissance du pays pendant plus de quarante ans.
Une question d’équilibre
La situation actuelle illustre un dilemme classique : une monnaie forte favorise le pouvoir d’achat intérieur mais affaiblit la compétitivité externe. La Banque centrale doit naviguer entre stabilité macroéconomique, protection des consommateurs et survie des secteurs stratégiques.
Le défi n’est pas simplement technique. Il est stratégique. Car au-delà des chiffres, c’est l’équilibre du modèle costaricien qui se joue.
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