Pour beaucoup de visiteurs, la première surprise au Costa Rica n’est ni la jungle, ni les volcans, ni même la faune spectaculaire. C’est une question pourtant banale : « Quelle est votre adresse ? » Une question qui, ici, provoque rarement une réponse courte. Elle déclenche plutôt une respiration, un regard qui cherche ses repères… puis un récit.
Ici, une adresse ne se lit pas, elle s’explique
Au Costa Rica, une adresse n’est pas une suite de chiffres. C’est une description vivante. On ne donne pas un numéro, on explique comment arriver. Depuis l’église, 200 mètres au sud, 50 mètres à l’ouest, maison beige avec un portail vert. Si la maison a été repeinte en bleu l’an dernier, ce n’est pas grave. Tout le monde sait encore laquelle c’était avant.
Ce fonctionnement ne date pas d’hier. Il est profondément lié à l’histoire du pays. Pendant des décennies, surtout en dehors de la capitale, le Costa Rica s’est développé sans planification urbaine stricte. Les villages étaient petits, les communautés soudées, et chacun savait où vivaient les autres. Quand la maison de Don José est connue de tous, lui attribuer un numéro devient secondaire, voire inutile.
En 2023, The New Yorker a publié un documentaire mettant en lumière la façon dont les directions sont données au Costa Rica. Le film révèle le caractère unique — et parfois franchement comique — de la manière dont les Ticos indiquent les adresses et se déplacent à travers le pays.
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Quand la mémoire collective remplace la signalisation
Dans les régions rurales, cette logique s’est imposée naturellement. Les routes n’avaient pas de nom, les maisons se construisaient au fil des besoins, et les repères devenaient des références partagées : une école, une église, un arbre remarquable, une pulpería aujourd’hui fermée mais toujours présente dans les indications. Au Costa Rica, un commerce peut avoir disparu depuis vingt ans et continuer à guider les visiteurs comme s’il était encore ouvert.
San José : des numéros sur papier, des repères dans la vraie vie
La capitale a clairement tenté d’imposer davantage de structure que le reste du pays. À San José, les rues (calles) et les avenues (avenidas) sont numérotées, les quartiers officiellement délimités et les adresses rédigées selon une logique qui se rapproche des standards internationaux. Sur une carte ou dans un document administratif, l’organisation paraît limpide, presque rassurante pour les visiteurs habitués aux systèmes urbains nord-américains ou européens.

Mais une fois sur le terrain, cette clarté théorique se heurte à la réalité quotidienne. Les numéros de rue sont parfois invisibles, absents ou simplement ignorés. Les panneaux indiquant les calles et les avenidas ne sont pas toujours là où on les attend, et lorsqu’ils existent, ils ne suffisent pas toujours à orienter quelqu’un qui ne connaît pas le quartier. Rapidement, les habitants eux-mêmes délaissent ces références formelles au profit de repères bien plus parlants : un parc, un hôpital, une université, un ancien commerce.
Anecdote – Tourner à gauche aux petits cochons roses
Ça m’est arrivé à moi, avec Carolyne. Pour nous rendre à notre hôtel lors d’un voyage de repérage, les indications étaient simples… du moins en apparence : « après le pont, tournez à gauche aux petits cochons roses », nous avait écrit l’hôtel. Sur la route, Carolyne me regarde, un brin perplexe : « Tu es sûr que les cochons vont être là ? » J’avoue que je me posais la même question. Des cochons, ça bouge normalement.
Quelques minutes plus tard, nous approchons du fameux point de repère. Et là, soulagement immédiat : les cochons étaient bien là. Parfaitement en place. Immobiles. Trop immobiles, même. Nous avons alors réalisé qu’il ne s’agissait pas de cochons bien vivants, mais de trois petits cochons roses en céramique décorative, soigneusement installés au bord de la route.
Nous avons tourné à gauche, comme indiqué. Et quelques instants plus tard, nous arrivions sans détour à notre hôtel.
Ce jour-là, nous avons compris qu’au Costa Rica, même un cochon de céramique peut faire un excellent point de repère… à condition de savoir écouter.

Ajoutez le défi linguistique et l’adresse devient une aventure
C’est ici que le défi s’intensifie pour les touristes et les nouveaux expatriés. Comprendre une adresse au Costa Rica, ce n’est pas seulement suivre des repères visuels, c’est aussi apprendre à décoder une façon bien particulière de donner des directions… en espagnol.
Lorsqu’on demande son chemin, on réalise vite que les Ticos ne parlent pas de gauche et de droite comme on l’entend habituellement. Pour dire « à droite », on entendra souvent a la mano derecha — littéralement « à la main droite ». À gauche, ce sera a la mano izquierda. Une expression imagée, simple pour ceux qui y sont habitués, mais parfois déstabilisante pour une oreille étrangère qui s’attend à un classique derecha ou izquierda bien isolé.
Pour tourner, on n’utilise pas le verbe « tourner » comme en français. Ici, on dit doblar. Doblar a la derecha, doblar a la izquierda. Il faut donc non seulement comprendre la direction, mais aussi reconnaître le verbe au passage, souvent prononcé rapidement, parfois avalé au milieu d’une phrase.
Anecdote – La pulpería qui n’existe plus, mais qui guide toujours
Un jour, on nous indique une adresse en disant simplement : « c’est après l’ancienne pulpería ». Par réflexe, je demande si elle est encore ouverte. La réponse est immédiate : « Non, non… ça fait longtemps qu’elle est fermée. » Et pourtant, elle continuait manifestement de vivre dans la mémoire collective. Nous avons repéré sans difficulté le bâtiment abandonné, tourné juste après… et trouvé notre destination sans hésiter.
Il faut dire qu’au Costa Rica, une pulpería n’est pas qu’un commerce. C’est une petite épicerie de quartier, souvent familiale, où l’on trouve l’essentiel du quotidien — pain, riz, haricots, boissons, collations — mais aussi un lieu de repère et de rencontre. Même fermée, elle reste ancrée dans le paysage et dans le langage. Ici, certains commerces ferment, mais ils ne disparaissent jamais vraiment.
Une culture de la relation avant la précision absolue
Ce système peut déstabiliser, surtout quand la barrière de la langue s’ajoute à l’absence de repères classiques. Mais il révèle un rapport au territoire fondé sur la relation, la mémoire et la confiance. On ne vous laisse pas seul avec une adresse. On vous explique, on vous guide, on vous rappelle pour vérifier si vous êtes presque arrivé… ou si vous avez dépassé l’église.
Oui, il arrive qu’on se trompe. Qu’on dépasse le fameux arbre. Qu’on cherche une maison jaune devenue blanche. Mais presque toujours, quelqu’un intervient pour vous remettre sur le bon chemin.
Avec le temps, la modernité s’est adaptée à cette réalité. Waze est devenu l’outil privilégié des touristes, des livreurs et des taxis. On partage une localisation, une photo de la façade, parfois un message vocal explicatif. La technologie n’a pas remplacé la tradition : elle l’a accompagnée.
Conclusion : se repérer au Costa Rica est une expérience culturelle
Au Costa Rica, une adresse n’est jamais une simple suite de coordonnées. C’est un échange, une discussion, parfois même un petit défi d’écoute en espagnol. On ne trouve pas une maison en la cherchant sur une carte, on la reconnaît parce que quelqu’un a pris le temps de la décrire, avec sa mémoire, ses repères… et souvent son sens de l’humour.
Finalement, comprendre une adresse ici, c’est accepter de ne pas tout saisir immédiatement. Et c’est précisément ce lâcher-prise qui transforme une petite confusion en véritable immersion culturelle… et en anecdote savoureuse qu’on se surprend à raconter longtemps après le voyage.

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2 commentaires
Ton petit récit sur les adresses m’a fait sourire et m’a ramenée à mes premières années au Costa Rica. Cependant je n’avais jamais fait le lien que la jeune fille mentionne dans la vidéo. Que dans les faits tout est relié et que faire référence à telle ou telle chose les assemble puisqu’elles font déjà partie d’un tout. C’est là qu’on constate que les Ticos parlent avec le coeur.
Merci de ton commentaire Ginette. Oui effectivement, il y avait de l’émotion dans la vidéo. Continues de nous lire ! Et bonne année!!