Voyager en Amérique centrale évoque souvent plages, chaleur, soirées animées et rencontres spontanées. Cette atmosphère détendue fait partie intégrante de l’ADN touristique de la région. Pourtant, derrière cette légèreté apparente, existe une réalité dont on parle encore trop peu : l’ajout de substances dans les verres. Le phénomène demeure marginal, mais bien réel, et il touche principalement les milieux festifs fréquentés par les voyageurs et aussi des expatriés.
Contrairement à une idée largement répandue, ce type de situation ne concerne pas uniquement les femmes. Les hommes aussi peuvent être ciblés, que ce soit à des fins de vol, de manipulation ou d’abus. J’en ai fait l’expérience. Et je ne pensais jamais écrire sur ce sujet… mais aujourd’hui je vous partage mon vécu.
Un vendredi soir qui aurait pu mal tourner
Un vendredi soir, je reçois l’appel de mon ami Mario. Il est d’humeur festive et m’invite à aller prendre un verre dans un bar de Playa del Coco au Costa Rica. Je refuse d’abord. La semaine a été longue et je n’ai aucune envie de veiller tard. Mais il insiste. Pour ne pas le décevoir, j’accepte finalement… avec une limite très claire : un ou deux verres, pas plus.
À peine arrivés au Flipper’s Bar, l’ambiance de début de soirée est conviviale, presque trop facile. Très rapidement, trois jeunes Costariciennes dans la vingtaine viennent s’installer avec nous, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Jolies, souriantes, chaleureuses. Mon ego d’homme dans la cinquantaine est flatté, évidemment. Qui ne le serait pas ? Leur attention est enveloppante, presque trop naturelle.
Mario, lui, plonge immédiatement. Il succombe sans retenue à leur charme. De mon côté, je garde une certaine distance. À moitié en plaisantant, je lui glisse qu’elles sont probablement plus intéressées par son portefeuille que par mon supposé corps d’Adonis vieillissant. Elles se rapprochent néanmoins, proposent de danser, de poursuivre la fête et suggèrent même un « party privé mémorable » sur la plage.
Après mon deuxième et dernier verre, je sens qu’il est temps pour moi de quitter la soirée. Je n’ai aucune intention de prolonger la fête, mais j’accepte tout de même de conduire le groupe jusqu’en bordure de la plage, convaincu que ce sera l’occasion de déposer tout le monde avant de rentrer chez moi.
Quand l’intuition s’active
Je redouble alors de vigilance. Je garde constamment un œil sur mon portefeuille, mon argent, mes cartes de crédit et mon téléphone. Mario, lui, se laisse complètement emporter. Deux des jeunes femmes s’installent à l’arrière du véhicule avec lui pendant que nous roulons vers la plage.
Nous n’y sommes même pas arrivés que Mario devient soudainement inconscient. Sur le moment, j’assume qu’il a simplement trop consommé. Les jeunes femmes insistent pour que je reste, pour que je me joigne à elles sur la plage. Je refuse. Quelque chose ne colle pas. Je les laisse donc en bordure de la plage et je retourne chez moi avec Mario étendu et inconsicent sur la banquette arrière.
Une fois arrivé, je le laisse dormir dans le véhicule, convaincu qu’il se réveillera plus tard, et je rentre me coucher.
Le réveil… et la prise de conscience
Le lendemain matin, la réalité nous rattrape. Mario se réveille dans ma voiture pour découvrir que ce n’était pas son corps qui intéressait les jeunes femmes, mais bien son portefeuille… et tout son contenu, incluant son téléphone.
De mon côté, je me réveille vers huit heures, lourdement somnolent, presque incapable de coordonner mes gestes ou de retrouver une mobilité normale. Malgré ma vigilance, une évidence s’impose : j’ai moi aussi été drogué. J’ose à peine imaginer ce qui aurait pu se passer si j’avais accepté de prolonger la soirée sur la plage.
J’avais encore mon argent, mes papiers, mes cartes de crédit, mon téléphone et mon véhicule… et j’avais écouté mon intuition. Mario, lui, s’était fait tout prendre — sans violence, simplement par des sourires et des promesses. Mon ego était peut-être dégonflé, mais j’étais surtout soulagé. Mario, lui, s’était fait tout prendre — sans violence, simplement par des sourires, des promesses et des mains caressantes.
Une réalité différente de celle que l’on imagine
Contrairement à l’idée largement répandue, la fameuse « drogue du viol » n’est pas toujours le GHB en Amérique centrale. Cette substance y est moins accessible. Les situations rapportées reposent davantage sur des méthodes simples et difficiles à détecter : alcool fortement surdosé, médicaments sédatifs ou mélanges improvisés. Ces combinaisons peuvent provoquer une perte de contrôle rapide, souvent sans que la personne comprenne immédiatement ce qui se passe.
Et surtout, ces pratiques ne visent pas uniquement une agression sexuelle. Dans bien des cas, les hommes sont ciblés pour le vol, l’extorsion ou la manipulation, profitant de leur état de vulnérabilité. Mon histoire en est un exemple concret.
L’alcool : le danger le plus banal
Dans de nombreux milieux touristiques, l’alcool est servi généreusement, parfois beaucoup plus fort que ce à quoi les voyageurs sont habitués. L’ajout discret d’un alcool fort dans un verre déjà entamé est l’une des pratiques les plus courantes. Sous la chaleur, la fatigue et la déshydratation, les effets peuvent être rapides et intenses, donnant une sensation d’ivresse soudaine et incontrôlable.
Dans plusieurs pays de la région, certains médicaments sédatifs sont plus accessibles. Dissous dans une boisson, ils provoquent somnolence, confusion et trous de mémoire, surtout lorsqu’ils sont combinés à l’alcool. La kétamine et certaines drogues de synthèse, bien que plus rares, existent aussi dans des contextes festifs très ciblés.
Le point commun demeure le même : ces substances sont souvent incolores, inodores et sans goût.
Pourquoi les touristes — hommes et femmes — sont plus vulnérables
Les voyageurs sont détendus, loin de leurs repères, souvent fatigués et portés par un sentiment de sécurité. La barrière linguistique, la chaleur et la convivialité culturelle favorisent une confiance rapide. Les hommes, tout comme les femmes, peuvent sous-estimer leur propre vulnérabilité, croyant à tort qu’ils ne sont pas des cibles potentielles.
Je pensais être prudent. Je l’étais. Et pourtant.
Prévention : des réflexes simples mais essentiels en milieu touristique
En voyage, la prévention repose moins sur la méfiance que sur l’adoption de réflexes concrets. Garder un œil constant sur son verre est fondamental. Une boisson laissée sans surveillance, même quelques secondes, doit être remplacée sans hésitation. Il est également préférable d’accepter les boissons uniquement du serveur ou du barman, et d’éviter celles préparées hors de votre vue ou offertes spontanément par des inconnus, même dans une ambiance conviviale.

Les « shots surprises » constituent un piège fréquent : souvent très fortement dosés, ils peuvent contenir bien plus d’alcool que prévu. Les refuser n’est ni impoli ni excessif, mais un geste de prudence. Prendre le temps de boire lentement, alterner avec de l’eau et éviter de partager ses boissons aide à mieux garder le contrôle et à détecter plus rapidement toute situation anormale.
Être accompagné réduit généralement les risques, sans toutefois offrir une protection totale. Mon ami et moi en avons fait l’expérience : même entourés, il est possible d’être ciblé, d’où l’importance de rester individuellement vigilant. Les personnes seules demeurent néanmoins plus vulnérables.
Dans la mesure du possible, il est préférable d’arriver ensemble et de repartir ensemble, tout en ayant un plan de retour clair — taxi fiable, chauffeur connu, contact local ou réception d’hôtel informée — afin d’éviter les décisions improvisées en fin de soirée.
Enfin, écouter son corps et son intuition est essentiel. Une ivresse soudaine, étrange ou disproportionnée n’est jamais anodine. Si quelque chose ne va pas, il faut quitter immédiatement les lieux et demander de l’aide.
Peu de statistiques officielles, mais une réalité bien documentée
Peu de statistiques officielles existent sur les cas de drink-spiking ou d’agressions facilitées par des drogues en Amérique centrale. L’absence de données centralisées ne signifie toutefois pas que le phénomène n’existe pas. Les spécialistes parlent d’un important sous-reportage, notamment parce que ces situations surviennent souvent dans des contextes festifs où l’alcool est déjà présent, rendant les abus difficiles à identifier.
De plus, certaines substances comme le GHB, le GBL ou certains sédatifs disparaissent du sang et de l’urine en quelques heures, compliquant fortement la collecte de preuves. Enfin, la peur de la stigmatisation, des représailles ou la complexité des démarches dissuade de nombreuses victimes de porter plainte, d’autant plus qu’il n’existe pas de base de données spécifique pour ce type d’agression dans la région.
Conclusion – Ce n’est pas une histoire de genre, mais de vigilance
Avec le recul, mon ego s’en est remis. Ce qui compte, c’est d’avoir écouté ce malaise intérieur, cette petite voix qui dit « quelque chose ne va pas ». J’ai gardé mes effets personnels. J’ai évité bien pire. Mario, lui, a appris à ses dépens que la fête peut parfois cacher autre chose.
Si je partage ce récit aujourd’hui, c’est pour rappeler une chose simple : les femmes ne sont pas les seules ciblées, et les hommes ne sont pas invincibles. Voyager informé, ce n’est pas voyager inquiet. C’est voyager libre, lucide… et capable de rentrer chez soi entier.
L’Amérique centrale demeure une région chaleureuse, accueillante et profondément humaine. Être informé de ces réalités ne signifie pas voyager dans la peur, mais avec lucidité. La prévention ne gâche pas le voyage : elle en protège le plaisir, la liberté et les souvenirs.
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